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À Belgrade, deux belles gardes

S’il existe des derbys mythiques tant par leur Histoire que par leur médiatisation, certains d’entre eux et notamment de championnats considérés comme mineurs ont du mal à s’exporter. Un néophyte sera capable de vous parler du derby milanais, du derby du rhône ou de celui entre le Real Madrid et l’Atletico. Un amateur plus éclairé sera quant à lui en mesure de vous parler de celui opposant les Reds de Liverpool aux Toffees d’Everton. Mais très peu parmi eux seront susceptibles de convoquer le derby de Croatie entre l’Hajduk Split et le Dinamo Zagreb, ou encore le si singulier derby éternel entre l’Étoile Rouge et le Partizan Belgrade. Et comment ne pas comprendre le lambda? Quelle drôle d’idée que de s’intéresser à des championnats lointains dont les équipes ne brillent plus en coupe d’Europe depuis trop longtemps, dans des pays dont les médias ne cessent de nous rabâcher qu’ils sont arriérés et si loin de notre belle culture progressiste européenne. Alors je vous le dis tout de suite, si vous vous attendez à voyager dans un pays où le progressisme est roi, évitez les Balkans et penchez plutôt pour l’Allemagne. Je n’ai ni le temps ni l’envie de vous faire l’exemple de la résilience et de la dureté des peuples yougoslaves, mais force est de constater que lorsque l’on a connu les bombardements et la guerre tout ou partie de sa vie, se priver de pailles en plastique pour sauver des tortues n’est pas une priorité absolue. J’avais eu l’opportunité voilà plus d’une année maintenant d’arpenter les belles rues de Belgrade pour un premier derby éternel, du côté du Marakana de l’Étoile Rouge. Récit que vous pouvez retrouver ici. Et j’avais tellement apprécié la Serbie, Belgrade, les Delije et les Grobari que je m’étais fait la promesse de revenir pour assister au derby de l’autre côté, au Stadion Partizana. C’est désormais chose faite.

Une première soirée placée sous le signe de la déraison

Lors de mon premier passage du côté de la Rascia, j’étais en famille et l’idée était donc, outre d’assister au derby, de faire des activités familiales. Nous avions ainsi fait la Basilique de Saint-Sava, joyau religieux et architectural orthodoxe en plein coeur de la ville, mais également le Kalemegdan, immense parc entouré de fortifications séculières. Un voyage exceptionnel, que je classerais toutefois en-dessous de mes nombreux passages en Pologne, mais bien au-dessus de villes comme Barcelone ou Cologne.

Cette fois-ci, me voilà parti avec Barbe Rousse et Barbe Noire, deux copains de promo. Évidemment les activités se sont voulues moins familiales et plus… festives. Dès le premier soir, passage obligé par un restaurant dans lequel j’étais venu la fois précédente et que je vous recommande vivement, le Zavicaj Skadarlija. Ajvar, boulettes de boeuf, fromages et autres gourmandises au menu. Et, évidemment, un pichet de rakija à l’abricot. Autant vous dire qu’à la fin du repas, nous avons roulé jusqu’au premier taxi, bien incapables de marcher. Je ne me souviens pas d’en avoir parlé dans mon précédent article mais j’insiste cette fois-ci : ne prenez pas de taxis à Belgrade. Ce sont des voleurs. J’ai eu l’opportunité de prendre le taxi trois fois au cours de mes deux séjours, et j’ai eu des problèmes les trois fois. En l’occurrence, nous demandons à ce bon vieux Bogdan de nous emmener jusqu’au Leto Splav, une boite de nuit “splav” (sur péniche) au bord du Danube. Résultat des courses, six minutes de taxi et… quarante euros, le compteur étant subitement passé et sans doute par quelque magie noire, de 1500 dinars serbes à 4500. Certainement un bug logiciel. Une fois arrivés dans la boîte, nous commandons une première bouteille, puis deux… Chacun à son poste, Barbe Noire en train d’arpenter chacune des tables adjacentes afin de récupérer des instas, moi qui n’ai pas bougé de mon canapé de 23h à 4h et Barbe Rousse faisant des allers retours entre nous deux (et profitant de chacun de ses passages pour se resservir un verre). Une soirée en demi-teinte si l’on considère que les seuls instagrams récupérés par votre serviteur sont ceux de deux turcs jouant au basket au Partizan, et d’un letton qui voulait que l’on reste en contact pour prendre une table ensemble le lendemain (spoiler alert : cette soirée nous ayant coûté presque 800 euros TTC, il n’y aura pas de sortie le lendemain soir).

Aussi éméchés qu’un anglais en Espagne, nous reprenons la route vers nos hôtels respectifs… en taxi. Visiblement, nous sommes masos. Et fait exceptionnel, ce dernier nous dépose après DEUX MINUTES et nous réclame 2000 dinars (18 euros). Dans un anglais quelques peu altéré par les effluves de Belvédère, je tente de lui expliquer que ce n’est pas possible et qu’il doit faire erreur. Après avoir tenté de le raisonner, je finis par lui donner la somme demandée, en le traitant de voleur. Quelle ne fut pas mon erreur puisque ce dernier, ressemblant cette fois davantage à un pur sang indien qu’à Bogdan, appelle un de ses copains, lui-même assurément mumbaikar, me gaze. Si j’avais souhaité faire un trait d’esprit, je vous aurais expliqué que sa bombe au poivre était assurément moins puissante que le poulet au curry du restaurant Shiva du Rouret. Une fois cette petite fantaisie terminée, nous sommes tous rentrés dormir en prévision du match du lendemain.

Un derby tout feu, tout flamme

Barbe Rousse avec lequel je logeais n’a dormi qu’une poignée d’heures, avant de faire des allers retours entre notre appartement et celui de Barbe Noire. Décidément, entre la veille en boite et le lendemain matin, le voilà habitué aux appels/contre appels. Dans une Belgrade dont le soleil transperçait le ciel, nous trois, tels des zombies (ou des pirates ayant vidé les caisses de rhum) nous déplacions tant bien que mal jusqu’au McDonald du Rajiceva Shopping Center. Après avoir avalé de quoi nous requinquer, direction le stade où nous attendaient des places VIP, préalablement réservées en direct auprès du directeur marketing du club, j’en profite pour le remercier une nouvelle fois ici. L’ambiance dans les travées est électrique. Et pour cause… quelques jours plus tôt, les Delije de l’Étoile Rouge ont attaqués les Grobari du Partizan à l’issue d’un match de basket amical opposant les clubs frères du Partizan et du PAOK. Une banderole des Delije (qui sera brûlée par les Grobari durant la rencontre) avait également été dérobée. Le nombre de forces de l’ordre présentes est un rappel constant de l’animosité entre les deux groupes. Je ne saurais quantifier le nombre de policiers, gendarmes, militaires et forces de sécurité en présence, mais je n’avais pas vu un tel dispositif depuis le derby au Marakana. Ici, le football se vit à fond. Dans la démesure. Dans la violence, aussi.

Dès l’entrée des joueurs de l’Étoile Rouge sur la pelouse, les Grobari lancent des pétards en direction du tunnel pour les atteindre. Les Grobari donnent de la voix, et les Delije rentrés entièrement une demi heure avant le début de la rencontre leurs répondent avec autant d’intensité. Chose absolument dingue pour un français, les tribunes latérales accompagnent chaque chant des Grobari. Plus encore, personne en dehors des places VIP n’est assis dans le stade. Tout le stade est debout de la première à la dernière minute. Une fois le Da-volim Crno Bele entonné, la rencontre peut commencer. Le match est interrompu dès la première minute à la faveur d’un craquage sensationnel des Grobari. Fumigènes, pots de fumée, stroboscopes, pétards, bombes agricoles, tout y est passé. Une véritable vision d’apocalypse : de la fumée noire, des torches jaunes, le derby est lancé. Après la reprise c’est au tour des Delije de craquer et de faire claquer certains chants.

De la première à la dernière minute, il ne s’est pas passé soixante secondes sans torche allumée dans le stade. Grobari, Delije, et même latérales n’ont cessé d’allumer fumigène sur fumigène. Un spectacle ahurissant. Bien plus que le niveau de jeu affiché sur le terrain. Les rouge et blanc marquent le premier but à la 28è minute par l’intermédiaire d’Elsnik et doublent la marque à l’heure de jeu via Radonjic. Deux buts franchement évitables. Si les rouges et blancs dominent sur le terrain, en tribune c’est l’inverse. Pas refroidis par ces deux buts encaissés, les Grobari donnent de la voix. Plus encore à 0-2 qu’à 0-0. Le nombre de décibels est impressionnant. Lorsque Milosevic réduit le score à la 74ème minute, le stade exulte. On a une nouvelle fois le droit à un craquage d’une centaine de torches au minimum côté Grobari, et, surtout, un stade entier déchainé. J’avais été impressionné par les Delije au Marakana. Mais pas nécessairement par leurs tribunes latérales qui, il faut le dire, sont souvent prisées par les touristes et autres groundhoppeurs. L’impression est toute différente au Stadion Partizana. Si les Grobari donnent le tempo, les latérales sont les fourmis ouvrières qui permettent à ce stade d’entrer en éruption. Quel club. Quelle ambiance. Quel public.

Un dernier tour et puis s’en va

Le lendemain, les deux barbus retournent chez eux en passant par le terrible aéroport de Paris Beauvais. De mon côté je ne rentre que le lendemain et profite donc de cette dernière journée pour retourner à la Basilique Saint-Sava, un des plus beaux édifices religieux qu’il m’ait été donné de visiter. Je puise également dans mes dernières réserves pour faire un tour du côté de l’Assemblée Nationale, avant de terminer ma journée par un passage dans une librairie russe afin de me procurer mon livre préféré, les Nuits Blanches de Fiodor Dostoïevski en version originale russe cyrillique.

Une fois n’est pas coutume, je vous invite à sortir des sentiers battus. Oui, il y a des destinations incontournables en Europe de l’Ouest, et en France. Mais croyez-moi, si vous souhaitez prendre une claque, oubliez Ibiza, Berlin et Bruxelles et optez pour Belgrade, Wroclaw et Chisinau.

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